«Comme une prison sans barreaux»: quand le sport devient une addiction





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Sortir du déni. La besogne n’est déjà pas simple pour quelqu’un d’accro à l’alcool, aux stupéfiants ou aux jeux d’argent. Alors imaginez quand ce qui vous obsède est extrêmement valorisé en société? Servane Heudiard a publié le jeudi 25 mars un livre témoignage sur son addiction au sport. «Une prison sans barreaux», dit-elle en référence au titre de l’ouvrage. Cette Francilienne de 48 ans n'a jamais disputé de compétition dite de haut niveau. Elle n’a jamais non plus été rémunérée pour courir, pédaler ou ramer plus de cinq ou six heures par jour. Pourtant, elle raconte aujourd’hui commenter plus de 25 ans de pratique intensive l’ont plongée dans les gouffres d’abus.

Dans le jargon médical, on parle de bigorexie. Ou commentez l’appétit d’efforts physiques devient excessif et peut prendre le pas sur tout le reste. Au départ, l’expression visait les déviances comportementales des culturistes, les gavés aux compléments alimentaires et aux produits anabolisants et les piégés dans le culte de leur corps. Au fil des années, le spectre s’est élargi à tous ces sportifs – peu importe leur niveau – en proie à l’isolement et à la souffrance psychique à force de modeler leur quotidien sur des sorties dont ils ne peuvent plus se passer. «Ces addictions sont qualifiées de silencieuses car elles sont invisibles au départ. 99% du temps, ça va. Mais chez une minorité, cette pratique intensive mène à des douleurs articulaires graves et parfois à des symptômes dépressifs », résume le psychiatre Dan Velea.

Un refuge et une quête d’estime de soi

Combler une image de soi défaillant, pallier une mauvaise gestion du stress, répondre à un besoin de contrôle permanent… Les raisons de se réfugier dans le sport sont diverses. «Et cela peut toucher tout le monde, prévient ce thérapeute basé à Paris. Il y a le novice, qui va devenir accro aux hormones car il est sécrète (endorphine, dopamine, adrénaline…) et se sentir euphorique en voyant son corps changer. Mais il y a aussi d’anciens athlètes de haut niveau, qui ne réussissent pas à se lever après la fin de leur carrière. »

D’une réserve quasi maladive depuis l’enfance, Servane la solitaire a trouvé dans ces heures de transpiration de quoi gagner en estime de soi. Elle qui a toujours eu peur d’être le boulet de service. Au long de ses 210 pages de confession, cette célibataire sans enfant ne s’épargne pas et récense tout ce que cette dépendance l’a menée à faire comme compromis. Comme ce samedi d’été en Normandie, quand le mariage de sa sœur n’est pas une raison suffisante pour sa sortie rituelle du dimanche matin en aviron. Elle assiste la fissa à la cérémonie devant le maire et le curé, mais n’hésite pas à rater la soirée et saute dans le dernier train pour Paris.



Servane Heudiard pratique l'aviron à haute dose en Île-de-France.


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Servane Heudiard pratique l'aviron à haute dose en Île-de-France.

Son livre regorge d’anecdotes de ce style. Sa façon d '«alerter» – un mot qu'elle répète à l'envi – et apparaît que certains en arrivent, comme elle, à des états de déprime sévère en cas d'inactivité et attendent la ou les blessures lourdes pour ouvrez les yeux. «Certains de mes amis cyclistes ne sont pas réceptifs quand je leur demande de réduire leur consommation de sport. Pourtant, je détecte des comportements troublants. »

«Il commence par le jogging et devient en quelques mois un sportif de l’extrême»

L’effet de groupe n’aide pas vraiment à l’aveuglement. Au même titre que ces applications connectées qui glorifient les performances et les statistiques des uns et des autres sur les réseaux sociaux, pointe le docteur William Lowenstein. Cet addictologue, président de l’association SOS addictions, reçoit beaucoup de «bigorexiques» dans son cabinet. Type de patient de fils? Le triathlète amateur. «Il commence par le jogging et devient en quelques mois un sportif de l'extrême (…) Sauf que lors des périodes d'arrêt, en cas de blessure notamment, il ressent un mal-être, se retrouve en manque et se développe des troubles de l'humeur et du sommeil. »

Servane Heudiard, dont le parcours va également faire l’objet d’un documentaire sur France 2, se dit aujourd’hui sortie d’affaire. «Cela m’arrive de rater une séance par an. Mais sinon, j’arrive toujours à caler au moins une heure de sport dans ma journée », décrit-elle. Depuis le confinement, elle en est en moyenne à quatre à cinq quotidiens. Un rythmeelle sait hors du commun mais qu’elle n’a pas honte. This traductrice indépendante ne compte d’ailleurs en aucun cas abandonner ces doses de sueur, tant elles sont indispensables à «son épanouissement physique et intellectuel».

«On ne conseille à personne d’arrêter totalement, atteste le docteur Lowenstein. Il faut simplement prendre conscience de sa conduite et se responsabiliser. »Chaque cas est différent et ne mérite évidemment pas un suivi psychologique. La preuve en est ceux qui affirment gérer le mieux du monde leur addiction. C’est par exemple le cas des anciens footballeurs internationaux Bixente Lizarazu et Robert Pirès. Vigilance cependant si vous apprenez qu’un ami en public sur le nombre réel d’heures passe en salle de fitness, sur sa selle ou son rameur. Taire, comme Servane fut un temps, ce que d’autres aimeraient faire, ne serait-ce que de moitié, c’est peut-être le signe que quelque chose cloche.

«Bigorexie: Le sport, ma prison sans barreaux», de Servane Heudiard, Éditions Amphora, 214 p. 17,50 euros. En librairie le 25 mars.

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